Guillaume22
avatar 20/10/2017 @ 09:03:01
Bonjour à tous,

La rubrique "Vos écrits" m'a parue adaptée : voici le premier chapitre de mon premier roman: "Le poème dont vous êtes le héros".

Les personnages se confrontent à l'idée de destin, au rôle qu'ils ont jouer dans l'écriture de leur poème personnel.

Un roman auto-édité, disponible en versions numériques (notamment sur amazon...) et papier.

Bonne lecture !

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Mickaël – Un dîner de trop ?

Annie, je vous ai vue qui flâniez ce jour-là
Depuis ma vie est simple et simples sont mes joies.
Et je reviens souvent sur le pont qui vous vit
Vous promener, rêveuse, le jour que je bénis.




Mickaël se sentait terriblement désœuvré.

Les week-ends qu’il attendait toujours avec impatience avaient fini par ne plus lui apporter aucun réconfort. Noyé dans une suractivité professionnelle qui le maintenait en alerte permanente, il avait pris l’habitude de travailler en continu, samedi et dimanche inclus. Ces deux jours exhalaient quand même un parfum spécial : les jours de la semaine, il traitait ses dossiers parce qu’il était obligé. Une atteinte à sa liberté qui le rendait malade. Le week-end, il s’investissait, car, se mentait-il, il le décidait. Cette différence ténue suffisait à un simulacre de bonheur.

Tout avait commencé dès son plus jeune âge : il détestait l’école, ne voulait pas y aller, écoutait vaguement les cours d’Histoire ou de mathématiques et s’y ennuyait le plus souvent. Pourtant, il se plongeait à l’envi dans ses devoirs le week-end, multipliait les exercices, bachotait plus que nécessaire, pour s’assurer de continuer la récolte des félicitations que lui amenaient ses bonnes notes. Il n’avait pas compris, à ce moment, dans quel engrenage vicieux il mettait les doigts. Cela se poursuivrait après : il courrait derrière la reconnaissance de ses chefs, mais les doses accordées se réduiraient, jusqu’à devenir insuffisantes, car nul n’était indispensable.

Il savait, maintenant, comment tout cela finirait… La compagnie le remercierait, pour sa contribution et son sacrifice. Mais il devait comprendre que si cela n’avait été lui, c’en aurait été un autre, donc… il était viré, pour son bien. Il pourrait considérer cela comme une opportunité, en profiter, peut-être, pour entamer une cure de désintoxication ?

Mickaël s’était réveillé alors qu’il travaillait pour une société américaine. À force de côtoyer des gens qui choisissent toujours la ligne droite pour relier deux points, qui considèrent inutile d’emballer les cadeaux, il avait fini par voir ce qui était offert… Une vie sans poésie et sans harmonie. Il avait enfin compris l’origine du mal qui le rongeait, s’interdisait désormais de lire le moindre e-mail à partir du vendredi soir 18 heures… mais commençait à se sentir en manque dès la minute suivante.

Heureusement, pour l’aider à surnager dans tout cela, il y avait Annie, son soleil, bougie immuable, qui jamais ne vacille, même au plus fort des tempêtes les plus violentes.

« Profitons de l’instant présent » : telle pouvait se résumer la devise de la lumière de sa vie qui éclairait de son sourire les recoins sombres des grottes obscures où se terraient ses pensées les plus noires. Mickaël bénissait chaque jour les bienfaits du hasard qui lui avaient permis de croiser son chemin.

- Chéri, lança Annie, tu te souviens qu’on va dîner ce soir chez ton ami Anatole ?

Euh... non, Mickaël ne s’en souvenait pas du tout. Maintenant qu’elle le lui disait cependant, il n’était pas impossible qu’il ait coché, il y a fort longtemps, une case dans son calendrier, le 18 décembre, pour un dîner chez Anatole. En revanche, ce dîner avait lieu dans quelques semaines encore...

À moins que, par une accélération spectaculaire dont le temps, son ennemi juré, avait le secret, on ne soit précisément déjà le 18 décembre. Il avait d’ailleurs, puisqu’on abordait le sujet, constaté que depuis quelques jours, les illuminations de Noël avaient fait leur retour dans les rues de sorte que cette histoire de dîner ce soir devenait vraiment plausible. Un contrôle de cohérence globale s’imposait :

- Noël, c’est la semaine prochaine ?

Annie demeura sans voix devant cet appel de détresse.

Profitant de l’effet de surprise, Mickaël enchaîna :

- Chérie, en fait, je ne veux pas y aller à ce dîner, je crois que je préfère rester là, à faire n’importe quoi, même rien, même m’ennuyer — je te jure que je n’ai pas envie de travailler. Ça serait mieux que d’aller paraître un autre au milieu de la société parisienne.

- J’ai déjà entendu ça... quelqu’un l’a même chanté, non ? Tu sais bien que tu le regretteras demain, ou dimanche soir, quand tu feras le bilan de ton week-end. Là, tu constateras que tu n’as toujours rien entrepris pour changer le monde et rien non plus pour changer ton petit monde à toi. À l’heure où je te parle, il me semble pourtant qu’il ne correspond pas encore à cet univers idéal que tu m’as décrit avec tant de flamme il y a... dix ans peut-être ?

Mickaël se rendit sans vraiment combattre. Car enfin, quelle gloire y avait-il à partir stupidement en croisade contre l’infidèle qui ose vous dire la vérité et vous tendre le miroir qui vous fait vous regarder tel que vous êtes. Affreux et lâche.

Il se souvint d’une citation d’un génial auteur dramatique français « À combattre sans gloire, on meurt idiot », ou quelque chose du genre. Alors il laissa son fier destrier à l’écurie pour cette fois... et remercia simplement son miroir de savoir si bien parler aux hommes.

N’écoutant que son courage, il partit s’habiller pour ce dîner avec l’enthousiasme débordant d’un lycéen qui ouvre son manuel de mathématiques au chapitre des intégrales. Mais quelques instants plus tard, la magie avait opéré : rasé de près, parfumé, ayant réussi l’examen de son miroir, Mickaël s’estimait prêt.

- Je n’ai toujours pas très envie d’y aller, maugréa-t-il… Il va encore inviter des collègues à lui. De la haute finance. J’ai un peu peur de me sentir comme un surfer débutant devant une bande de grands requins blancs en colère. Et puis… Ils vont voir que je n’ai plus de cheveux…

- Si je ne te connaissais pas, je te croirais un brin misanthrope... répondit Annie. Et tu sais, moi… Tu me plais comme ça, un peu dégarni.

- Misanthrope ? Moi ? Voilà un bien vilain procès... Est-il utile de songer à préparer ma défense ? Car j’ai comme l’impression que le juge a déjà rendu son verdict, en toute partialité. Un procès truqué, en France ! Quelle décadence, quelle honte ! On s’en souviendra comme « le procès de Paris » et les générations futures salueront l’audace des plaidoiries brillantes, mais malheureusement inoffensives, de mes avocats. De la vanité des exploits chevaleresques dans un monde ou plus aucune faible femme sans défense ne reste à protéger…

- Vous vous faites des idées, mon cher… Au contraire, il me plairait même assez d’écouter ce que vous auriez à dire, fusse par l’intermédiaire de quelque pantin en robe noire. Je trouverais cela sans doute divertissant si je ne craignais qu’il ne s’agisse d’un subtil subterfuge, pour gagner un peu de temps et différer notre départ ?

- Pas assez subtil manifestement pour fonctionner... soupira Mickaël. D’accord, je suis vaincu, je plaide coupable, voilà qui devrait éviter les frais d’une longue procédure… Allons-y.

Mickaël et Annie sautèrent dans un taxi chargé de les emmener chez leur ami.
Traverser la ville illuminée et parée de ses bijoux de fête leur offrit un spectacle magique dont Annie goûta chaque instant avec émerveillement : les places somptueuses, ponts romantiques, avenues majestueuses se succédaient et semblaient dérouler un tapis féérique sous les roues du confortable carrosse qu’elle avait le bonheur de partager avec son petit prince. Elle adorait Paris la nuit... sa plus belle ville du monde.

Mickaël, lui, jouait avec une pensée qui venait de se présenter. Il n’avait jamais réellement fait attention, mais en donnant l’adresse au chauffeur quelques instants plus tôt, rue de la Révolution, il posa un regard nouveau sur l’ordre du monde : sur le destin de ces astres qui avancent inlassablement sur le chemin tracé qu’on leur a réservé. Il sourit devant cette farce de la langue française : un seul mot pour une chose et son contraire… l’ordre le plus parfait, la régularité elliptique des planètes, et, à l’échelle des hommes, un bouleversement total, un renversement violent.

Révolution.

Ce soir, Mickaël ne voulait qu’un tout petit changement : ni bombe ni fusillade… simplement modifier « l’accent aigu ».

- Que dis-tu, mon chéri ?

- Je dis que je t’aime, cher cœur, que je suis d’accord pour jouer au petit prince ce soir.

Annie lui fit son sourire de petite princesse, celui qui le faisait fondre inévitablement, à tous les coups.

- Et je voudrais qu’on apprivoise un renard... poursuivit-il.

- Mais oui ! Un renard, j’en ai toujours rêvé aussi. Et dire que je n’avais jamais osé t’en parler. On se met parfois de ces barrières !

- Ou un chat alors... tu es d’accord pour un chat, n’est-ce pas ? Un gris, aux yeux orange, d’humeur et de couleur égale, le jour comme la nuit, un doux. Il aimerait les câlins, et reconnaîtrait nos pas alors qu’on approche sur le palier. Il viendrait nous dire bonsoir quand on rentre à la maison... On entendrait ses petites pattes silencieuses sur le parquet derrière la porte... 

Le taxi entra dans la rue de la Révolution, et déposa ses passagers tout émus de leurs rêves, qui commençaient à se reconditionner et revenir sur Terre. Mickaël sonna à la porte cochère, que leur hôte commanda, et qui s’ouvrit sur la soirée. 

Ils gravirent sans peine les deux étages de tapis moelleux et entrèrent dans l’appartement d’Anatole qui s’inclina sur leur passage :

- Annie, Mickaël, je suis content de vous voir !

- Salut Anatole, comment va ?

- Raisonnablement bien, si je le dis vite... mais rejoignons le salon, on y sera mieux ! 

Comme prévu, le début de la soirée se révéla d’un ennui parfait. Anatole jouait à se plaindre des cours du pétrole, qui eux, s’avéraient imprévisibles et irréguliers, de la menace que représentait la fin de l’embargo sur l’Iran, de l’arrêt subit de la consommation de charbon en Chine. Il regrettait l’inconséquence de tous ces peuples qui aspirent à un avenir meilleur. Des égoïstes qui ne songent pas une seconde qu’ils plongent le monde dans une profonde récession et menacent les avantages établis en ne pensant qu’à eux. Le cours de ses actions continuait sa chute libre et il préférait ne pas compter les pertes, espérant secrètement une bonne guerre pour remettre un peu tout cela sous contrôle. Il pouvait admettre que ce soit la direction à suivre pour des millions d’habitants de ces pays qu’il ne rencontrerait jamais, mais pour lui, cela ressemblait de plus en plus à une catastrophe… Qui sait s’il s’en relèverait.
Le progrès n’était pas bon pour tout le monde…

Lorsqu’on parla de sujets plus légers, Anatole regretta que l’émergence de nouveaux consommateurs dans les pays en voie de développement, renchérissait le prix de ses bouteilles de grands crus de Bourgogne préférés.
À tel point que désormais, il hésitait de plus en plus à se faire plaisir en débouchant les trésors qu’il avait amoureusement conservés dans la cave de sa maison de campagne. Il était réduit à économiser et à s’acheter des caisses de Bordeaux : se rendait-on compte de la dangereuse tournure que prenaient les événements ou était-il vraiment le seul à envisager l’avenir avec lucidité ?

Mickaël n’en revenait pas… tout le monde semblait d’accord avec le maître des lieux. Il se demandait où son ami avait laissé traîner les cartons d’invitation et les crimes affreux que lui-même avait dû commettre pour recevoir cette soirée en punition.
Annie tenta de faire diversion en abordant un sujet qui d’habitude fonctionnait assez bien : les vacances. Comparer ses petites aventures en évoquant des souvenirs marquants de voyages exotiques, de ciels bleus, de petits coquillages, d’ambitions simples ou conquérantes, permettait souvent de briser la glace en se présentant sous un jour positif.

Las ! Une fois de plus, Anatole parvint à se montrer parfaitement désespérant en annonçant que cette année, il avait réservé un séjour aux Maldives. À Contrecœur, car on y trouvait une clientèle de moins en moins élégante et c’était à peine si on pouvait se détendre au milieu de tous ces gens qui faisaient la même chose que soi. Mais bon, l’eau restait bleue. Puisqu’on parlait de vacances néanmoins, Mickaël glissa son envie de Bretagne. De crêpes et de Kouign-Amann, car il n’oubliait jamais son estomac, même au repos. Puis de rochers et d’embruns, de l’authentique bout du monde en granit, de la vue sur l’océan qui lui suffirait bien à rêver de liberté. Ce à quoi l’assemblée répondit que puisqu’il pleuvait tout le temps en Bretagne, c’est avec plaisir qu’on la laisserait aux Bretons pour cet été encore, et qu’on pourrait d’ailleurs reparler de cette question d’indépendance.

Intérieurement, Mickaël se demanda s’il n’avait donc tant vécu que pour cette infamie.
Quand on pense qu’on est au 21e siècle et qu’on en trouve toujours qui n’ont rien compris à la revendication d’indépendance de la Bretagne ! Il ne s’agit ni d’ingratitude ni d’une tentative de garder jalousement un patrimoine climatique qui assure aux actionnaires un dividende versé en eau, de façon assez régulière il est vrai… Si aucun trader ne sait réellement en appréhender le taux de conversion face au dollar c’est seulement parce qu’ils n’ont pas encore saisi que les bouleversements climatiques à venir assécheront bientôt Londres, transformant le sud de l’Angleterre en Andalousie et achèveront de ruiner la City…

Non, l’idée de l’indépendance de la Bretagne n’est pas une illusion dont se bercent ses habitants épris de liberté. C’est un état d’esprit, l’expression de leur instinct de survie collectif qui les maintient en alerte, les empêche de s’empâter comme un certain nombre de nos compatriotes qui auraient sans doute mieux fait d’opter pour la nationalité bretonne !

Anatole lança un clin d’œil amusé à Mickaël, puis s’offusqua officiellement de cette remarque déplacée, une basse attaque visant à saper les fondations de son entreprise de contrôle de poids. Ne venait-il pas de décider de reprendre en main son corps en louant les services d’un coach sportif ? Footings tous les week-ends désormais. Enfin, tout de même, lorsqu’on songe au divorce après 500 ans de mariage, c’est qu’on doit avoir un très gros problème identitaire à la base et ce genre de désordre, d’habitude se règle chez un psychothérapeute.
On décréta qu’Anatole avait raison, ce qui désespéra Mickaël.

D’abord, il était vrai qu’il avait pris pas mal de poids ces derniers temps et qu’il était sain de commencer à se préoccuper de la façon dont il allait enrayer cette tendance. Car être gros et gras ne convenait guère à ses idées révolutionnaires alors il valait mieux éviter le beurre salé.

Ensuite, on s’accorda pour dire qu’en effet, il devrait exister des psychothérapeutes culturels qui pourraient venir en aide aux peuples et aux pays désorientés. Quels moyens a-t-on vraiment aujourd’hui de changer la psychologie des nations et d’influer, pour le meilleur, sur les craintes les plus enfouies qu’ils cachent derrière leur identité profonde ? Aucun. Pourtant on en faciliterait peut-être chez quelques-uns la prise de conscience de l’existence d’un lien possible entre leur agressivité sur la scène politique mondiale, avec le viol de leurs frontières dans leur prime jeunesse.

Enfin, Anatole, en brillant orateur, revint à la Bretagne dans tout cela et conclut qu’évidemment, si l’on se mettait à écouter les messages subversifs des féministes telles qu’Anne de Bretagne, on finissait par avoir envie de renverser le saint ordre établi depuis la nuit des temps, qui, fallait-il le rappeler, avait tout de même permis un développement équilibré et harmonieux de l’humanité. Alors on se mettait à rêver de divorce et de libre arbitre... C’était quand même n’importe quoi : comme si les femmes étaient capables de prendre des décisions sensées par elles-mêmes ? Incroyable !

Cette dernière remarque acheva Mickaël. Il savait que son ami exagérait tout volontairement pour rire avant tout, mais aussi pour tester les limites de son auditoire. Ce soir, l’audience semblait n’avoir décelé aucune provocation et ce n’était pas très bon signe. Il adressa un regard de désespoir au plafond, puis, voyant que rien ne viendrait de là-haut, un second, de détresse, à Annie qui estima son effort suffisant.

Ils conclurent au terme de cet échange silencieux qu’il fallait peut-être profiter de l’instant présent... pour s’éclipser.

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