Pierrot
avatar 30/07/2017 @ 15:30:14
Le singe

Samedi, soir de paye. Dans cette fin de journée, qui est en même temps une fin de semaine, on sent déjà le dimanche arriver. Tout le long du faubourg, ce sont des cris, des appels, des poussées à la porte des cabarets. Parmi cette foule d'ouvriers qui déborde du trottoir et suit la grande chaussée en pente, une petite ombre se hâte furtivement, remontant le faubourg en sens inverse. Serrée dans un châle trop mince, sa petite figure hâve encadrée d'un bonnet trop grand, elle a l'air honteux, misérable, et si inquiet ! Où va-t-elle ? Qu'est-ce qu'elle cherche ?... Dans sa démarche pressée, dans son regard fixe qui semble la faire aller plus vite encore, il y a cette phrase anxieuse : «Pourvu que j'arrive à temps...!» Sur sa route on se retourne, on ricane. Tous ces ouvriers la connaissent, et, en passant, accueillent sa laideur d'un affreux surnom : «Tiens, le singe... Le singe à Valentin qui va chercher son homme». Et ils l'excitent : «Kss...kss...Trouvera, trouvera pas...» Sans rien entendre, elle va, elle va, oppressée, haletante, car cette rue qui mène aux barrières est bien dure à monter.
Enfin la voilà arrivée. C'est tout en haut du faubourg, au coin des boulevards extérieurs. Une grande usine... On est en train de fermer les portes. La vapeur des machines, abandonnée au ruisseau, siffle et s'échappe avec un bruit de locomotive à l'arrêt. Un peu de fumée monte encore des hautes cheminées, et l'atmosphère chaude, qui flotte au-dessus des bâtiments déserts, semble la respiration, l'haleine même du travail qui vient de finir. Tout est éteint. Une seule petite lumière brille encore au rez-de-chaussée, derrière un grillage, c'est la lampe du caissier. Voici qu'elle disparaît, juste au moment où la femme arrive. Allons ! C'est trop tard. La paye est finie... Comment va-t-elle faire maintenant ? Où le trouver pour lui arracher sa semaine, l'empêcher de la boire ?... On a tant besoin d'argent à la maison ! Les enfants n'ont plus de bas. Le boulanger n'est pas payé... Elle reste affaissée sur une borne, regardant vaguement dans la nuit, n'ayant plus la force de bouger.
Les cabarets du faubourg débordent de bruit et de lumière. Toute la vie des fabriques silencieuses s'est répandue dans les bouges. A travers les vitres troubles où les bouteilles rangées mêlent leurs couleurs fausses, le vert vénéneux des absinthes, le rose des bitters, les paillettes d'or des eaux-de-vie de Dantzick, des cris, des chants, des chocs de verre viennent jusque dans la rue avec le tintement de l'argent jeté au comptoir par des mains noires encore de l'avoir gagné. Les bras lassés s'accoudent sur les tables, immobilisés par l'abrutissement de la fatigue ; et, dans la chaleur malsaine de l'endroit, tous ces misérables oublient qu'il n'y a pas de feu au logis, et que les femmes et les enfants ont froid.
Devant ces fenêtres basses, seules allumées dans les rues désertes, une petite ombre passe et repasse craintivement... Cherche, cherche, pauvre singe !... Elle va d'un cabaret à l'autre, se penche, essuie un coin de vitre avec son châle, regarde, puis repart, toujours inquiète, fiévreuse. Tout à coup, elle tressaille. Son Valentin est là, en face d'elle. Un grand diable bien découpé dans sa blouse blanche, fier de ses cheveux frisés et de sa tournure d'ouvrier beau garçon. On l'entoure, on l'écoute. Il parle si bien, et puis c'est lui qui paye !.... Pendant ce temps le pauvre singe est là dehors qui grelotte, collant sa figure aux carreaux où dans un grand rayon de gaz la table de son ivrogne se reflète, chargée de bouteilles et de verres, avec les faces égayées qui l'entourent.
Dans la vitre, la femme a l'air d'être assise au milieu d'eux, comme un reproche, un remords vivant. Mais Valentin ne la voit pas. Pris, perdu dans ces interminables discussions de cabaret, renouvelées à chaque verre et pernicieuses pour la raison presque autant que ces vins frelatés, il ne voit pas cette petite mine tirée, pâle, qui lui fait signe derrière les carreaux, ces yeux tristes qui cherchent les siens. Elle, de son côté, n'ose pas entrer. Venir le chercher là devant les camarades, ce serait lui faire affront. Encore si elle était jolie, mais elle est si laide !
Ah ! comme elle était fraîche et gentille, quand ils se sont connus, il y a dix ans ! Tous les matins, lorsqu'il partait à son travail, il la rencontrait allant au sien, pauvre, mais parant honnêtement sa misère, coquette à la façon de cet étrange Paris où l'on vend des rubans et des fleurs sous les voûtes noires des portes cochères. Ils se sont aimés tout de suite en croisant leurs regards ; mais, comme ils n'avaient pas d'argent, il leur a fallu attendre bien longtemps avant de se marier. Enfin la mère du garçon a donné un matelas de son lit, la mère de la fille en a fait autant ; et puis, comme la petite était très-aimée, il y a eu une collecte à l'atelier et leur ménage s'est trouvé monté.
La robe de noce prêtée par une amie, le voile loué chez un coiffeur, ils sont partis un matin, à pied, par les rues, pour se marier. A l'église il fallut attendre la fin des messes d'enterrement, attendre aussi à la mairie pour laisser passer les mariages riches. Alors il l'a emmenée en haut du faubourg, dans une chambre carrelée et triste, au fond d'un long couloir plein d'autres chambres bruyantes, sales, querelleuses. C'était à dégoûter d'avance du ménage ! Aussi leur bonheur n'a pas duré longtemps. A force de vivre avec des ivrognes, lui s'est mis à boire comme eux. Elle, en voyant pleurer les femmes, a perdu tout son courage ; et, pendant qu'il était au cabaret, elle passait tout son temps chez les voisines, apathique, humiliée, berçant d'interminables plaintes l'enfant qu'elle tenait sur ses bras. C'est comme cela qu'elle est devenue si laide, et que cet affreux surnom de «singe» lui a été donné dans les ateliers.
La petite ombre est toujours là, qui va et vient devant les vitres. On l'entend marcher lentement dans la boue du trottoir, et tousser d'une grosse toux creuse, car la soirée est pluvieuse et froide. Combien de temps va-t-elle attendre ? Deux ou trois fois déjà elle a posé la main sur le bouton de la porte, mais sans oser jamais ouvrir. A la fin, pourtant, l'idée que les enfants n'ont rien pour manger lui tient lieu de courage. Elle entre. Mais, à peine le seuil franchi, un immense éclat de rire l'arrête court. «Valentin, v'là le singe !....» Elle est bien laide, en effet, avec ses loques qui ruissellent de pluie, toutes les pâleurs de l'attente et de la fatigue sur les joues.
«Valentin, v'là le singe !» Tremblante, interdite, la pauvre femme reste sans bouger. Lui, s'est levé, furieux. Comment ! elle a osé venir le chercher là, l'humilier devant les camarades ?... Attends, attends... tu vas voir !.... Et terrible, le poing fermé, Valentin s'élance. La malheureuse se sauve en courant, au milieu des huées. Il franchit la porte derrière elle, fait deux bonds et la rattrape au tournant de la rue... Tout est noir, personne ne passe. Ah ! pauvre singe !...
Eh bien ! non. Loin des camarades, l'ouvrier parisien n'est pas méchant. Une fois en face d'elle, le voilà faible, soumis, presque repentant. Maintenant ils s'en vont tous deux bras dessus bras dessous, et, pendant qu'ils s'éloignent, c'est la voix de la femme qu'on entend s'élever dans la nuit, furieuse, plaintive, enrouée de larmes. Le singe prend sa revanche.

***** Cinq étoiles sur six . Et vous?

Alphonse-Daudet

Tistou 31/07/2017 @ 11:41:10
Très belle nouvelle, Pierrot, mais pourquoi noter sur 6* quand la tradition ici est de noter sur 5 ?
Et que souhaites-tu ? Que chacun enrichisse ce fil avec une nouvelle aimée ? Pour ma part ... allez 4sur 5. Elle me fait diablement penser à une autre du même Alphonse Daudet, aussi misérabiliste, dans laquelle il est question de 2 cafés face à face, l'un qui ne désemplit pas et l'autre qui reste vide alors que c'est le fils du cafetier malchanceux qui fait le show dans le café à succès ...
Alphonse Daudet a l'art et la manière de vous poigner le coeur. Aucun doute là-dessus !

Pierrot
avatar 31/07/2017 @ 17:08:59
Bonjour.
Oui, je souhaiterais qui tous ceux qui ont particulièrement aimés une nouvelle la propose ici, en sachant, que les plus courtes sont peut-être les meilleures;;;
Pour l'appréciation chacun voit .
merci.


Pierrot
avatar 02/08/2017 @ 12:09:32
La patronne .

J'habitais alors, dit Georges Kervelen, une maison meublée, rue des Saints-Pères.
     Quand mes parents décidèrent que j'irais faire mon droit à Paris, de longues discussions eurent lieu pour régler toutes choses. Le chiffre de ma pension avait été d'abord fixé à deux mille cinq cents francs, mais ma pauvre mère fut prise d'une peur qu'elle exposa à mon père : « S'il allait dépenser mal tout son argent et ne pas prendre une nourriture suffisante, sa santé en souffrirait beaucoup. Ces jeunes gens sont capables de tout. »
     Alors il fut décidé qu'on me chercherait une pension, une pension modeste et confortable, et que ma famille en payerait directement le prix, chaque mois.
     Je n'avais jamais quitté Quimper. Je désirais tout ce qu'on désire à mon âge et j'étais disposé à vivre joyeusement, de toutes les façons.
     Des voisins, à qui on demanda conseil, indiquèrent une compatriote, Mme Kergaran, qui prenait des pensionnaires. Mon père donc traita par lettres avec cette personne respectable, chez qui j'arrivai, un soir, accompagné d'une malle.
     Mme Kergaran avait quarante ans environ. Elle était forte, très forte, parlait d'une voix de capitaine instructeur et décidait toutes les questions d'un mot net et définitif. Sa demeure, tout étroite, n'ayant qu'une seule ouverture sur la rue, à chaque étage, avait l'air d'une échelle de fenêtres, ou bien encore d'une tranche de maison en sandwich entre deux autres.
     La patronne habitait au premier avec sa bonne ; on faisait la cuisine et on prenait les repas au second ; quatre pensionnaires bretons logeaient au troisième et au quatrième. J'eus les deux pièces du cinquième.
     Un petit escalier noir, tournant comme un tire-bouchon, conduisait à ces deux mansardes. Tout le jour, sans s'arrêter, Mme Kergaran montait et descendait cette spirale, occupée dans ce logis en tiroir comme un capitaine à son bord. Elle entrait dix fois de suite dans chaque appartement, surveillait tout avec un étonnant fracas de paroles, regardait si les lits étaient bien faits, si les habits étaient bien brossés, si le service ne laissait rien à désirer. Enfin, elle soignait ses pensionnaires comme une mère, mieux qu'une mère.
     J'eus bientôt fait la connaissance de mes quatre compatriotes. Deux étudiaient la médecine, et les deux autres faisaient leur droit, mais tous subissaient le joug despotique de la patronne. Ils avaient peur d'elle comme un maraudeur a peur du garde champêtre.
     Quant à moi, je me sentis tout de suite des désirs d'indépendance, car je suis un révolté par nature. Je déclarai d'abord que je voulais rentrer à l'heure qui me plairait, car Mme Kergaran avait fixé minuit comme dernière limite. À cette prétention, elle planta sur moi ses yeux clairs pendant quelques secondes, puis elle déclara :
     « Ce n'est pas possible. Je ne peux pas tolérer qu'on réveille Annette toute la nuit. Vous n'avez rien à faire dehors passé certaine heure. »
     Je répondis avec fermeté : « D'après la loi, madame, vous êtes obligée de m'ouvrir à toute heure. Si vous le refusez, je le ferai constater par des sergents de ville et j'irai coucher à l'hôtel à vos frais, comme c'est mon droit. Vous serez donc contrainte de m'ouvrir ou de me renvoyer. La porte ou l'adieu. Choisissez. »
     Je lui riais au nez en posant ces conditions. Après une première stupeur, elle voulut parlementer, mais je me montrai intraitable et elle céda. Nous convînmes que j'aurais un passe-partout mais à la condition formelle que tout le monde l'ignorerait.
     Mon énergie fit sur elle une impression salutaire et elle me traita désormais avec une faveur marquée. Elle avait des attentions, des petits soins, des délicatesses pour moi, et même une certaine tendresse brusque qui ne me déplaisait point. Quelquefois, dans mes heures de gaieté, je l'embrassais par surprise, rien que pour la forte gifle qu'elle me lançait aussitôt. Quand j'arrivais à baisser la tête assez vite, sa main partie passait par-dessus moi avec la rapidité d'une balle, et je riais comme un fou en me sauvant, tandis qu'elle criait : « Ah ! la canaille ! je vous revaudrai ça. »
     Nous étions devenus une paire d'amis.
     Mais voilà que je fis la connaissance, sur le trottoir, d'une fillette employée dans un magasin.
     Vous savez ce que sont ces amourettes de Paris. Un jour, comme on allait à l'école, on rencontre une jeune personne en cheveux qui se promène au bras d'une amie avant de rentrer au travail. On échange un regard, et on sent en soi cette petite secousse que vous donne l'œil de certaines femmes. C'est là une des choses charmantes de la vie, ces rapides sympathies physiques que fait éclore une rencontre, cette légère et délicate séduction qu'on subit tout à coup au frôlement d'un être né pour vous plaire et pour être aimé de vous. Il sera aimé peu ou beaucoup, qu'importe ? Il est dans sa nature de répondre au secret désir d'amour de la vôtre. Dès la première fois que vous apercevez ce visage, cette bouche, ces cheveux, ce sourire, vous sentez leur charme entrer en vous avec une joie douce et délicieuse, vous sentez une sorte de bien-être heureux vous pénétrer, et l'éveil subit d'une tendresse encore confuse qui vous pousse vers cette femme inconnue. Il semble qu'il y ait en elle un appel auquel vous répondez, une attirance qui vous sollicite ; il semble qu'on la connaît depuis longtemps, qu'on l'a déjà vue, qu'on sait ce qu'elle pense.
     Le lendemain, à la même heure, on repasse par la même rue. On la revoit. Puis on revient le jour suivant, et encore le jour suivant. On se parle enfin. Et l'amourette suit son cours, régulier comme une maladie.
     Donc, au bout de trois semaines, j'en étais avec Emma à la période qui précède la chute. La chute même aurait eu lieu plus tôt si j'avais su en quel endroit la provoquer. Mon amie vivait en famille et refusait avec une énergie singulière de franchir le seuil d'un hôtel meublé. Je me creusais la tête pour trouver un moyen, une ruse, une occasion. Enfin, je pris un parti désespéré et je me décidai à la faire monter chez moi, un soir, vers onze heures, sous prétexte d'une tasse de thé. Mme Kergaran se couchait tous les jours à dix heures. Je pourrais donc rentrer sans bruit au moyen de mon passe-partout, sans éveiller aucune attention. Nous redescendrions de la même manière au bout d'une heure ou deux.
     Emma accepta mon invitation après s'être fait un peu prier.
     Je passai une mauvaise journée. Je n'étais point tranquille. Je craignais des complications, une catastrophe, quelque épouvantable scandale. Le soir vint. Je sortis et j'entrai dans une brasserie où j'absorbai deux tasses de café et quatre ou cinq petits verres pour me donner du courage. Puis j'allai faire un tour sur le boulevard Saint-Michel. J'entendis sonner dix heures, dix heures et demie. Et je me dirigeai, à pas lents, vers le lieu de notre rendez-vous. Elle m'attendait déjà. Elle prit mon bras avec une allure câline et nous voilà partis, tout doucement, vers ma demeure. À mesure que j'approchais de la porte, mon angoisse allait croissant. Je pensais : « Pourvu que Mme Kergaran soit couchée. »
     Je dis à Emma deux ou trois fois : « Surtout, ne faites point de bruit dans l'escalier. »
     Elle se mit à rire : « Vous avez donc bien peur d'être entendu ?
     - Non, mais je ne veux pas réveiller mon voisin qui est gravement malade. »
     Voici la rue des Saints-Pères. J'approche de mon logis avec cette appréhension qu'on a en se rendant chez un dentiste. Toutes les fenêtres sont sombres. On dort sans doute. Je respire. J'ouvre la porte avec des précautions de voleur. Je fais entrer ma compagne, puis je referme, et je monte l'escalier sur la pointe des pieds en retenant mon souffle et en allumant des allumettes-bougies pour que la jeune fille ne fasse point quelque faux pas.
     En passant devant la chambre de la patronne je sens que mon cœur bat à coups précipités. Enfin, nous voici au second étage, puis au troisième, puis au cinquième. J'entre chez moi. Victoire !
     Cependant, je n'osais parler qu'à voix basse et j'ôtai mes bottines pour ne faire aucun bruit. Le thé, préparé sur une lampe à esprit-de-vin, fut bu sur le coin de ma commode. Puis je devins pressant... pressant..., et peu à peu, comme dans un jeu, j'enlevais un à un les vêtements de mon amie, qui cédait en résistant, rouge, confuse, retardant toujours l'instant fatal et charmant.
     Elle n'avait plus, ma foi, qu'un court jupon blanc quand ma porte s'ouvrit d'un seul coup, et Mme Kergaran parut, une bougie à la main, exactement dans le même costume qu'Emma.
     J'avais fait un bond loin d'elle et je restais debout, effaré, regardant les deux femmes qui se dévisageaient. Qu'allait-il se passer ?
     La patronne prononça d'un ton hautain que je ne lui connaissais pas : « Je ne veux pas de filles dans ma maison, monsieur Kervelen. »
     Je balbutiai : « Mais, madame Kergaran, mademoiselle n'est que mon amie. Elle venait prendre une tasse de thé. »
     La grosse femme reprit : « On ne se met pas en chemise pour prendre une tasse de thé. Vous allez faire partir tout de suite cette personne. »
     Emma, consternée, commençait à pleurer en se cachant la figure dans sa jupe. Moi, je perdais la tête, ne sachant que faire ni que dire. La patronne ajouta avec une irrésistible autorité : « Aidez mademoiselle à se rhabiller et reconduisez-la tout de suite. »
     Je n'avais pas autre chose à faire, assurément, et je ramassai la robe tombée en rond, comme un ballon crevé, sur le parquet, puis je la passai sur la tête de la fillette, et je m'efforçai de l'agrafer, de l'ajuster, avec une peine infinie. Elle m'aidait, en pleurant toujours, affolée, se hâtant, faisant toutes sortes d'erreurs, ne sachant plus retrouver les cordons ni les boutonnières ; et Mme Kergaran impassible, debout, sa bougie à la main, nous éclairait dans une pose sévère de justicier.
     Emma maintenant précipitait ses mouvements, se couvrait éperdument, nouait, épinglait, laçait, rattachait avec furie, harcelée par un impérieux besoin de fuir ; et sans même boutonner ses bottines, elle passa en courant devant la patronne et s'élança dans l'escalier. Je la suivais en savates, à moitié dévêtu moi-même, répétant : « Mademoiselle, écoutez, mademoiselle. »
     Je sentais bien qu'il fallait lui dire quelque chose, mais je ne trouvais rien. Je la rattrapai juste à la porte de la rue, et je voulus lui prendre le bras, mais elle me repoussa violemment, balbutiant d'une voix basse et nerveuse : « Laissez-moi... laissez-moi, ne me touchez pas. »
     Et elle se sauva dans la rue en refermant la porte derrière elle.
     Je me retournai. Mme Kergaran était restée au haut du premier étage, et je remontai les marches à pas lents, m'attendant à tout, et prêt à tout.
     La chambre de la patronne était ouverte, elle m'y fit entrer en prononçant d'un ton sévère : « J'ai à vous parler, monsieur Kervelen. »
     Je passai devant elle en baissant la tête. Elle posa sa bougie sur la cheminée puis, croisant ses bras sur sa puissante poitrine que couvrait mal une fine camisole blanche :
     « Ah çà, monsieur Kervelen, vous prenez donc ma maison pour une maison publique ! »
     Je n'étais pas fier. Je murmurai : « Mais non, madame Kergaran. Il ne faut pas vous fâcher, voyons, vous savez bien ce que c'est qu'un jeune homme. »
     Elle répondit : « Je sais que je ne veux pas de créatures chez moi, entendez-vous. Je sais que je ferai respecter mon toit, et la réputation de ma maison, entendez-vous ? Je sais... »
     Elle parla pendant vingt minutes au moins, accumulant les raisons sur les indignations, m'accablant sous l'honorabilité de sa maison, me lardant de reproches mordants.
     Moi (l'homme est un singulier animal), au lieu de l'écouter, je la regardais. Je n'entendais plus un mot, mais plus un mot. Elle avait une poitrine superbe, la gaillarde, ferme, blanche et grasse, un peu grosse peut-être, mais tentante à faire passer des frissons dans le dos. Je ne me serais jamais douté vraiment qu'il y eût de pareilles choses sous la robe de laine de la patronne. Elle semblait rajeunie de dix ans, en déshabillé. Et voilà que je me sentais tout drôle, tout... Comment dirai-je ?... tout remué. Je retrouvais brusquement devant elle ma situation... interrompue un quart d'heure plus tôt dans ma chambre.
     Et, derrière elle, là-bas, dans l'alcôve, je regardais son lit. Il était entrouvert, écrasé, montrant, par le trou creusé dans les draps, la pesée du corps qui s'était couché là. Et je pensais qu'il devait faire très bon et très chaud là-dedans, plus chaud que dans un autre lit. Pourquoi plus chaud ? Je n'en sais rien, sans doute à cause de l'opulence des chairs qui s'y étaient reposées.
     Quoi de plus troublant et de plus charmant qu'un lit défait ? Celui-là me grisait, de loin, me faisait courir des frémissements sur la peau.
     Elle parlait toujours, mais doucement maintenant, elle parlait en amie rude et bienveillante qui ne demande plus qu'à pardonner.
     Je balbutiai : « Voyons... voyons.., madame Kergaran... voyons... » Et comme elle s'était tue pour attendre ma réponse, je la saisis dans mes deux bras et je me mis à l'embrasser, mais à l'embrasser, comme un affamé, comme un homme qui attend ça depuis longtemps.
     Elle se débattait, tournait la tête, sans se fâcher trop fort, répétant machinalement selon son habitude : « Oh ! la canaille... la canaille... la ca... »
     Elle ne put pas achever le mot, je l'avais enlevée d'un effort, et je l'emportais, serrée contre moi. On est rudement vigoureux, allez, en certains moments !
     Je rencontrai le bord du lit, et je tombai dessus sans la lâcher...
     Il y faisait en effet fort bon et fort chaud dans son lit.
     Une heure plus tard, la bougie s'étant éteinte, la patronne se leva pour allumer l'autre. Et comme elle revenait se glisser à mon côté, enfonçant sous les draps sa jambe ronde et forte, elle prononça d'une voix câline, satisfaite, reconnaissante peut-être : « Oh !... la canaille !... la canaille !... »

Guy de Maupassant .


Goupilpm

avatar 02/08/2017 @ 12:19:09
C'est très intéressant, ça permet d'avoir une vision plus complète d'auteurs que l'on a lu étant plus jeune ! C'est une bonne idée !

Pierrot
avatar 20/09/2017 @ 17:30:08
Le fourre-tout.

Adieu les monts et les plaines
Et tous vos rus insoumis
Au vent qui la gueule pleine
Chasse vite l’accalmie.

A la brume qui s’émiette
Libère un corps raidi
Tendre au pique-assiette *
Un déjeuner refroidi.

Aux jolies vagues lointaines
Sous un soleil affermi
Qui brusquement se déchainent
En lames de tsunami.

A deus Marie Madeleine
Où fat je me suis permis
De prier mon bas de laine
Plus qu’au quidam démuni.

A cette pensée mondaine
Se permettant l’infamie
D’un mariage qui entraine
L’acte vil de sodomie.

Adieu aux calembredaines
Répandu par l’ennemi
Et tous ces croquemitaines
Qui plus jeune m’ont blêmi.

*Charognard

Fanou03
avatar 22/09/2017 @ 13:35:35
Le professeur Jones potassait la théorie du temps depuis plusieurs année déjà.

« J’ai trouvé l’équation clé, dit-il un jour à sa fille. Le temps est un champ. Cette machine que j’ai construite peut agir sur ce champ, et même en inverser le sens »

Et, en tout appuyant sur le bouton, il dit : « Ceci devrait faire repartir le temps à rebours à temps le repartir faire devrait ceci » : dit il, bouton le sur appuyant tout en, et.

« Sens le inverser en même et, champ ce sur agir peut construite j’ai que machine cette. Champ un est temps le. Fille sa à jour un il dit, clé l’équation trouvé j’ai. »

Déjà années plusieurs depuis temps du théorie la potassait Jones professeur le.

N.I.F

Titre original: The End (1961), une (très courte) nouvelle issue du recueil "Fantômes et farfafouilles" de Frederic Brown (http://www.critiqueslibres.com/i.php/vcrit/2807). Merci à CL pour cette découverte !

Pierrot
avatar 10/10/2017 @ 09:25:16
Le foulard.

J’ai pour habitude de fréquenter de façon régulière, un square dès plus insolite qu’il puisse exister puisque sa première particularité et de loin la plus inhabituelle, est d’être quasiment ignoré de tout le monde. Oui je dis quasiment, puisque seule une personne, mais toujours la même, y vient aussi un toujours un moment après moi.
Ce dernier fait omis, car j’y reviendrais plus tard , ce square, a bien d’autres aspects curieux, comme par exemple, d’être aphone, même si j’y perçois quand même à chaque fois, comme un gémissement, une plainte, un pleur… Ensuite, d’être baigné dans un immuable brouillard percé par un crachin tombant invariablement le jour de ma venue. Enfin, et se sera le dernier point, jamais non plus je n’ai été en mesure de cerner les contours exacts de ce parc si singulier.
J’avoue, que dès la première fois, j’ai ressenti un certain malaise qui ne m’a jamis plus quitté depuis, d’abord d’avoir le sang glacé, puis de me sentir comme étouffé, étranglé… Mais malgré ces nausées, malgré ce mal être, invariablement j’y reviens systématiquement, comme aimanté, attiré par quelque chose d’enterrer, un secret enfoui…quelque part, mais où ? Pourquoi ?
Et ces sanglots longs de l’automne, qui me reviennent en leitmotiv, me font prendre conscience d’être en novembre, ou peut-être pire, le vingt cinq, jour de mon anniversaire. Conscient je suis, de côtoyer périodiquement et depuis belle lurette ce lieu énigmatique, conscient de deviner malgré cette brume épaisse, les dehors de cet étrange individu toujours vêtu d’un grand ciré sombre, au col relevé, avec un chapeau de feutre noir, venant s’assoir là, juste en face de moi à une dizaine de mètres, sans que je puisse discerner les traits de son visage, mais en devinant son lourd regard posé sur moi. Et donc, suffisamment lucide aussi, pour rompre la glace qui me sépare de lui. Et qui sait si…
Alors malgré mes craintes, malgré cette peur qui m’envahi, de voir se briser quelque chose au fond de moi à jamais, quelque chose d’important, de vital même, ne s’effondre. Je me lève doucement, et marche à pas lent à sa rencontre. Espérant tourner une page, fuir, en finir une bonne fois avec ce square, ce brouillard stagnant… Et encore, et surtout, avec ces gémissements qui perdurent dans ma tête.
Huit mètres, puis sept, cinq…Oh ! Mais pourquoi part-il ? Pourquoi fuit-il ? Alors… ahuri, stupéfait, scotché sur place, les jambes en coton, je m’assois à sa place. Et là, je tâte du bout des doigts un foulard.
Et soudainement, c’est le gouffre que je perçois, je tremble …Car tout me reviens… ce foulard, cet ado blond, aux allures d’androgyne…Et son refus à mes avances… que son foulard, je le serre fort… si fort, si fort bon dieu, que j’en tombe dans l’oubli.

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